What future remains ? Patricia d’Isola et Christophe Le François en Carrés 379

Jean-Marie Baldner, 5 mars 2024

Ce texte a été initialement publié sur le site de la critique.org, en cours d’actualisation.

La Collection des Carrés a été initiée en mai 2020 par La Galerie 379, un espace associatif nancéen d’art contemporain géré par les artistes, transformé en artothèque. Les Carrés présentent sous forme de portfolio numéroté et signé par l’artiste quinze photographies au format 20x20 accompagnées d’un texte de l’artiste. Les numéros 80 et 84 accueillent les œuvres de Patricia d’Isola et Christophe Le François, artistes, commissaires d’exposition, créateurs et animateurs d’associations de promotion de la création contemporaine et de défense des droits des artistes, à Auvers-sur-Oise.

Patricia d’Isola, Les Cahiers 379 Une collection, 2023 : What future remains ?
Christophe Le François, Les Cahiers 379 Une collection, 2023 : élément 4

Voir en ligne : https://asso379.wixsite.com/artcontemporain/collection-les-carr%C3%A9s

Dans des installations reflétant les dimensions d’incommunicabilité et d’indifférence d’architectures contemporaines, Patricia d’Isola positionne, sous la lumière, de minuscules figurines blanches, spectres ou réalités 3D de nos occupations et de nos préoccupations quotidiennes. Dans leurs univers fermés (« Faits divers », « Dans sa bulle »), de couleurs vives ou transparents, les personnages s’isolent, se croisent, s’assemblent, se rencontrent, entrent en contact dans un geste, un toucher, une activité partagée, se font signe ou se menacent avec, en leitmotiv de liberté et d’impuissance, la même question lancinante : « Y’aura-t-il toujours des territoires à partager ? » Quand ? Maintenant, dans un avenir proche ou lointain ? Ici et ailleurs ? Les personnages semblent attendre, certains comme circonscrits dans l’univers architectural, d’autres en dehors, qui, peut-être, cherchent à y pénétrer. Dans leur immobilité plastique, ils esquissent un pas, un mouvement, tombent, peut-être subissent-ils leur environnement trop géométrique, peut-être rêvent-ils ou bâtissent-ils des stratégies de vie. Peut-être même une information, une mémoire et une conscience collectives, une rumeur même, les relient-ils. Ou pas. Dans leur absence de couleur, qui ouvre ou ferme tous les possibles, ils deviennent les miroirs ambigus de notre comportement et de nos résistances, de notre regard, tant intérieur qu’extérieur, sur les mondes présent et à venir.

Accessoire de distinction, la robe est porteuse de multiples significations sociales, « Cohabitation coriace », « Résistance »… Patricia d’Isola en fait un support à penser notre rapport à l’environnement et nos actes dans la complexité de leurs conséquences à court et à long terme. Une colonie de tillandsias s’accroche à la robe de mariée repeinte. Dépourvues de racines, avec leur feuillage coriace et résistant, gris argenté comme autant de bijoux, rares ou factices, les plantes épiphytes, au toucher presque du corps qui se vêtirait de la robe, se font métaphore de la résistance, de la mémoire et de la perte de nos attachements, d’une dichotomie oublieuse des interactions de la nature et de la culture. En écho, la robe de mariée verte, « Cohabitation coriace », invite à repenser les oppositions réelles et factices entre les modèles du progrès indéfini et du développement durable, les divorces et les ruptures politiques et idéologiques qui déchirent l’avenir, réactivant sans cesse et sans réponse la question d’une dynamique des sociétés qui ne serait que prédatrice « Peaux de chose ». La robe « Irréversible ? » parée de multiples cartons-étiquettes sur le devant aux couleurs de l’arc-en-ciel, sur le dos en dégradés de gris, invite le spectateur à mettre en jeu l’entremêlement complexe de la positivité et de la négativité de nos actions climatiques à l’aune de ce que nous savons et de ce que nous ignorons. Dans cette vitrine de mode où l’horizon d’attente se dissout dans un présent sans ambition, que peut l’amour ?

Sans qu’on leur prête attention, tellement ils sont devenus internationalement omniprésents, les pictogrammes balisent les échanges marchands par une collection de mentions, de signes et de codes plus ou moins explicites : ruban fléché de Möbius, verre à pied, double flèche indiquant le sens pour entreposer, parapluie… Éphémères par la destruction ou le recyclage des emballages sur lesquels ils sont apposés, déclinés dans des formes, des couleurs et des compléments parfois différents selon les pays, ces pictogrammes, quelquefois associés en séquences, insinuent, sans qu’on y porte attention hors de l’emmagasinage et du transport, des combinaisons écrites, un semblant de langue familière et étrange à déchiffrer. Ils participent aussi, pour le destinataire d’un échange commercial de plus en plus virtuel, d’un rituel du déballage et du jetable. Évoquant les symboliques des langages visuels des Hobos et des Roms pour la transmission d’informations, lors des déplacements et en réponse au rejet social, économique et culturel, Christophe Le François s’empare de cet objet du « nomadisme » économique contemporain, protégeant la fragilité de valeurs marchandes et destiné au rebut, « complètement inutile donc absolument indispensable ». Il découpe les emballages carton, les met au carré. L’esprit vagabond, attentif au surgissement des associations de matières, de formes et d’images, il intervient sur les vides et autour des pictogrammes par ajout de couleurs, en ouvre et en détourne les horizons et les significations par le collage d’autres logos, de photographies découpées ou déchirées (reproduction d’œuvres d’art, mains, visages yeux…). En quinze photographies des pictogrammes ainsi dérangés et accommodés de « Rohmhobo », la démarche esthétique de Christophe Le François questionne tant les différences dans le regard que nous portons aux choses et aux êtres, dans les comportements quotidiens entre le durable et le jetable, dans l’objet du désir et son emballage, que la porosité entre le banal et ce qui fait art. Il ouvre tout un imaginaire du trivial à s’approprier.

D’un Carré à l’autre, s’expriment aussi les hommages, les écoutes, les collaborations, le travail de création et de commissariat en commun de Patricia d’Isola et Christophe Le François, « Libres », « Dis-toi que je t’aime », « What future remains ? »

++INFO++

Patricia d’Isola, « Y’aura-t-il toujours des territoires à partager ? » et « Qu’avons-nous fait de la Terre ? », Les Carrés 379 – Une Collection, N° 080 ; Christophe Le François « Checked language – Hommage aux cultures Rom et Hobo », Les Carrés 379 – Une Collection, N° 084.
Conception réalisation du portfolio et des publications numériques Brigitte Kohl.

Versions numériques à découvrir sur le site 379 Espace d’art contemporain, https://asso379.wixsite.com/artcontemporain.

Pour prolonger

  • Perte de contrôle, visuel 1 ; l'activité humaine

    Perte de contrôle

    Loss of control (2024)

    Installation participative à propos de la question environnementale. Exposition Dérapages, Château de la Roche-Guyon

  • Catalogue H24

    Catalogue H24 - pdiclf

    2024

    Le catalogue H24 pdiclf documente les activités artistiques menées en duo par Patricia d’Isola et Christophe Le François depuis 1998

  • Genre-Égalité-Art (duo-h24)

    Genre-Égalité-Art

    Gender-Equality-Art (2022)

    Installation conçue pour l’exposition/spectacle L’école des femmes 2.0 , une restitution d’une résidence de Bérengère Gilberton de la Compagnie La Main Bleue à L’espace des Calandres d’Eragny.

  • Fil rouge

    Commande publique

    Conçue dans le cadre d’une collaboration entre les trois artistes associés en "groupement solidaire", l’œuvre est pensée en réponse à la demande de création d’un parcours qui doit faciliter les déplacements des usagers, entre le parking public du rez-de-chaussée du bâtiment et le parvis d’entrée situé en partie haute du site.

  • Trois, pas plus

    Three, no more (1992)

    Polyptyque présenté à la Galerie 175 à Dozulé en 1992